
|
La musique n'est rien d'autre qu'un grand jeu de piste. Sans passeurs de témoin digne de confiance, difficile de s'y retrouver et de se procurer ces doses de sensations fortes qui nous comblent tant. A ce petit jeu, les Cramps ont toujours avoué leur admiration à des artistes le plus souvent obscurs, surtout de ce côté-ci de l'Atlantique, mais à chaque fois hauts en couleur. C'est pour cela que nous leur faisions une confiance aveugle, comme à des grands frères protecteurs. Un nom devint vite familier à nos oreilles, celui de Charlie Feathers. Les Cramps n'ont cessé de le répéter et décideront même de le coucher pour l'éternité sur bande en enregistrant deux de ses chansons. De ces deux chansons "I Can't Hardly Stand It" et "It's Just That Song" ce qui frappe le plus notre imagination, c'est que la première date de 1956 et la seconde de 1976. Pourtant, en écoute aveugle impossible de déceler le moindre changement, le moindre indice de millésime. Charlie Feathers est un type à part. Le genre de type qui voua sa vie au rockabilly et qui ne se préoccupa jamais du monde extérieur. Son uvre est d'une remarquable violence, elle emprunte énormément au hillbilly et au blues, mais surtout elle ne connaît aucun outrage du temps. C'est exceptionnel et voici pourquoi l'homme est une icône du genre. Un trésor caché de la grande histoire des pionniers du rock and roll blanc. Un extrait de son CV fera mourir d'envie les amateurs les plus pointus. Né le 12 juin 1932 à Holly Springs dans le Massachusetts, ses parents déménagent à Memphis en 1950. C'est là qu'il parvient à travailler dans le mythique studio Sun, où il croise la route d'un certain Elvis Presley. La chanson "I Forgot to Remember to Forget" de ce dernier lui est d'ailleurs partiellement créditée. Charlie Feathers grave bientôt quelques singles mais ne s'entend pas avec le propriétaire des lieux, Sam Phillips qui ne voit en lui qu'un chanteur country. Il part donc confier son destin à d'autres prestigieuses étiquettes telles King et Meteor qui acceptent sa musique du Diable avant de fonder son propre label, Feathers, dans la deuxième moitié des années 70. A cette époque, il se produit souvent en Europe mais ne vend ses 45 tours qu'à quelques fans. A Memphis, où il résidera jusqu'à la fin, aucun magasin n'a la chance de les avoir en dépôt. On raconte qu'il faut se rendre chez lui, les écouter religieusement et discuter autour d'une bière avant de posséder le précieux objet... Puisque l'on vous dit que Charlie Feathers est un cas à part. Son rock and roll est primitif, possédé et emporté. Sa voix habitée et ses intonations toujours justes, surtout entrecoupées de hoquets qui la mettent savamment en relief. S'appropriant le patrimoine d'autrui (par exemple "Blue Suede Shoes" de Carl Perkins, "Ooby-Dooby" de Roy Orbison, "Roll Over Beethoven" de Chuck Berry) il nous en propose une relecture cinglante, même au beau milieu de ces maudites années 80 synonyme de rap et techno. Memphis doit être une ville sous la protection des Dieux du rythme binaire. Pourtant un soir d'août 1998, le 29, l'homme pousse son dernier cri, une attaque cardiaque a raison de lui. Quinze ans plus tard voici réuni sur un même support les deux disques qu'il livra à New Rose dans la deuxième moitié des années 80 : New Jungle Fever et Honky Tonk Man. Du rock sauvage comme on n'en fait plus. Christian Eudeline |

|
|
|
Who Da Say Jungle Fever Roll Over Beethoven |