Robert Gordon & Chris Spedding
On dit souvent que le rock and roll des pionniers est mort, enterré par d’autres genres musicaux plus actuels comme le rap ou la techno. C’est oublier le frisson originel, celui qui nous parcourt immédiatement le bas du dos lorsque résonnent une voix impériale habillée d’un guitariste d’exception. Robert Gordon et Chris Spedding ne sont pas les premiers venus, ils ont participé à la redécouverte du rock au début des années 80 aux côtés des Stray Cats. Après quatorze années de silence, ils nous proposent ce live, enregistré au Paradisio d’Amsterdam le 10 septembre 2005. Au programme rien que des standards du genre empruntés à Jack Scott ("The Way I Walk"), Johnny Burnette ("Rockabilly Boogie") et Eddie Cochran ("Summertime Blues"). De quoi réveillez le rocker qui est en nous !
Robert Gordon est trop jeune pour avoir participé à l’explosion rock des débuts, celle d’Elvis and C°, mais trop vieux pour ne pas en avoir saisi l’impact. Né en 1947, du côté de Washington DC, il ne se retrouvera jamais tout à fait dans les groupes de son époque et préfèrera rendre hommage à ses idoles qui ont pour nom Billy Lee Riley, Carl Perkins, Warren Smith, Gene Vincent ou Eddie Cochran. D’ailleurs s’il chante comme eux, il en profite pour arborer un look qui ne permet aucun doute sur ses choix, à commencer par ces cheveux gominés et impeccablement coiffés en arrière. Robert est un fifties. Il porte beau la banane ! Mais attention, ce n’est pas un nostalgique. Le rock se conjugue pour lui au temps présent. Il a 15 ans lorsqu’il commence à se produire dans le circuit, son enthousiasme débordant fait de lui un enfant chéri du circuit des clubs de la côté est. Mais lorsqu’il tente sa chance à New York au milieu des années 70, sa première expérience au sein des Tuff Darts est maladroite. Elle ne met pas du tout en valeur son timbre de voix et ses racines, les arrangements sonnent new wave, il décide de continuer en solo. L’heure a beau être au punk, son look lui attire la sympathie de beaucoup, à commencer par Bruce Springsteen qui lui offre une chanson "Fire". L’homme ressemble à un anachronisme vivant, un anachronisme certes, mais extrêmement talentueux. Cette fin de décennie est faste pour Robert, ses disques passent à la radio et traversent l’Atlantique. Sa légende commence.
A ses côtés, un guitariste Américain, créateur du gros son que l’on retrouve dans le heavy metal, Link Wray. Un rêve d’enfant pour Robert, puisque c’est le premier rocker qu’il voit en action dans son Washington natal, en 1961. Suite à des velléités de carrière sous son seul nom, Link jette l’éponge. Qu’importe, il est vite remplacé par Chris Spedding, un génie de la guitare qui a refusé de jouer avec les Rolling Stones lorsque ceux-ci se séparèrent de Mick Taylor mais qui ne refuse pas d’accompagner celui qui a ses yeux pourrait prendre la place du King. On est en 1979 et Elvis Presley vient de disparaître. Chris, qui est né en 1944 du côté de Sheffield, est depuis une vingtaine d’années dans le circuit. Il a accompagné Dusty Springfield, Donovan, Shirley Bassey, Petula Clark et Elton John, entre autres, a produit les Sex Pistols et les Cramps. C’est un guitar hero sans port d’attache, un musicien extrêmement respecté. Issu du jazz, il a une nette prédilection pour le rock à cause de sa simplicité d’exécution, et est capable de s’adapter à tous les styles comme le prouve son étonnant morceau "Guitar Jamboree" dans lequel il reproduit le jeu de Cliff Gallup, Scotty Moore et Buddy Holly.
Le tour de chauffe entre Robert Gordon et Chris Spedding est ce premier album « Rock Billy Boogie » sur lequel ils rendent hommage à Johnny Burnette via la chanson titre qui semble parfaite. Un refrain immédiat, un tempo imparable, et un cri qui ressemble presque à une longue plainte, c’est depuis un classique que les deux hommes ne peuvent s’empêcher de proposer à chaque prestation publique. Un cri de ralliement aussi pour tous les amoureux de la mythologie rock and rollienne : cuir noir et peigne dans la poche arrière, bottes Harley et moue devant la glace, déhanchement en rythme tel Elvis... On est en 1979, et les deux hommes vont passer les années 80 à écumer les clubs et les salles aux quatre coins de la planète. Leur légende est dès lors définitivement installée dans le cœur des rockers, à la façon de celle d’un Brian Setzer qui fait revivre une époque mais se détache complètement du circuit revival. Ils ne copient pas mais réinventent et adaptent au goût du jour. Silencieux dans les années 90, las de tourner et de partager les honneurs des tensions entre les deux compères sont apparues, ils ont décidé de renouer avec leur premier amour. Grand bien nous en fasse. Le rock and roll est peut-être mort, ses ongles poussent encore…
Christian Eudeline
