Roky Erickson, Roger Kynard Erickson pour l'état civil, cinquante cinq ans aux prunes, va beaucoup mieux. Celui qu'on ne peut désormais plus appeler l'ermite dérangé d'Austin (d'ailleurs il vit aujourd'hui à Pittsburgh) vient d'entamer une période de sa vie qui s'annonce plus apaisée. Il accepte d'être soigné, s'est fait couper barbe et cheveux et réparer la dentition. Ça vous change un homme qui a passé trente deux ans d'enfer... C'est son frangin Sumner qui a pris les choses en main. Il a obtenu la tutelle légale de Roky et l'a éloigné de leur mère Evelyn que certains tenaient pour responsable, par négligence, de la déchéance psychologique et physique de l'ancien screamer des 13th Floor Elevators. Evelyn Erickson croyait pourtant bien faire, elle adorait son fils mais n'avait jamais songé à l'obliger à accepter des soins, elle se méfiait un peu trop des psys et de leurs prescriptions.
Un poème sa mère d'ailleurs. Un peu excentrique sans doute (elle dit "éclectique") et un peu rebelle. Une artiste aussi, qui a appris le piano et la guitare a son fils. Elle a même sorti un single en 58 sur un label local. Son truc c'était plutôt les airs d'opéra. Elle est aujourd'hui septuagénaire. Anecdote récente pour affiner le portrait : l'année dernière elle est apparue en photo dans un journal d'Austin, en tête d'une manif anti-guerre d'Afghanistan. Ce qui n'empêchait pas certains amis de Roky de surnommer sa mère "Develyn". Et un juge texan a récemment convenu qu'elle n'était pas la meilleure des solutions pour Roky. A trop le protéger, elle l'étouffait semble-t-il, et diminuait du même coup ses chances d'en sortir.
Flashback, Texas, 1966. Le groupe le plus excitant de l'état s'appelle The 13th Floor Elevators. Ils font du rock'n'roll psychédélique et violent. Ils sont les premiers. Ils ont un hit qui cartonne sur les radios régionales, "You're Gonna Miss Me", en fait un morceau du groupe précédent de Roky, The Spades, déjà paru en single (avant les Spades, Roky avait fait partie des Fugitives), passent à la télé (American Bandstand) et vendent pas mal de disques. Sous l'influence de l'intellectuel (et "cruchiste") du groupe, Tommy Hall, ils prennent de l'acide avant chaque concert ("plus près de la réalité grâce aux drogues" est leur mot d'ordre) et se construisent une légende en deux temps trois mouvements. Localement d'abord et rapidement dans le reste du pays, plus particulièrement en Californie où ce groupe d'allumés qui joue sous LSD intrigue et intéresse au plus haut point les freaks de San Francisco. Y'a pas qu'eux... La police du Texas surveille ça de près, fouille régulièrement les amplis du groupe avant les concerts en espérant y trouver de quoi envoyer l'équipe chevelue en prison. Ça renforce la légende...
En août 1966, les Thirteen Floor Elevators partent jouer à San Francisco où leur réputation les a donc précédés. Ce groupe qui joue très fort, sous acide et subit d'incessants tracas policiers fait forte impression. Grace Slick, Jerry Garcia et Janis Joplin sont dans le public. Peu après le premier passage du groupe à Frisco, les Grateful Dead voient le jour, et même s'ils ne crachent pas sur l'acide, ils ne vont pas jusqu'à en prendre AVANT de grimper sur scène. D'autres groupes se formeront là-bas après le passage de Roky et ses allumés psychédéliques... Janis Joplin envisage même un moment de rejoindre les 13th Floor Elevators, c'est Chet Helms qui la dissuade in extremis. Elle fera quand même un ou deux concerts avec eux. Pendant la tournée, "You're Gonna Miss Me" atteint la cinquante cinquième place des charts nationaux. International Artists Rds, qui a édité le single (un label de truands qui ne reverse que très rarement les royalties dues aux groupes...), les rappelle au Texas et les colle à l'enregistrement d'un album. Ils mettent en boîte The Psychedelic Sounds Of The 13th Floor Elevators en huit heures. C'est la première fois que le terme "psychédélique" est utilisé pour décrire un style de musique. L'album sort en novembre.
De son côté, la police n'a toujours pas renoncé à coffrer ce ramassis de dégénérés qui représentent ce qu'il y a de pire pour un keuf texan (relisez donc Les Freak Brothers...). Ils ne les lâchent pas d'une semelle. Ils pensaient vraiment que les gens comme Roky voulaient renverser le gouvernement et corrompre les enfants du pays. Encore plus grave, le groupe est populaire ! Ils sont finalement arrêtés pour possession d'herbe mais relâchés suite à une erreur du juge. La surveillance se renforce...
Le deuxième album, Easter Everywhere, eut un beau succès. Pendant l'enregistrement Roky s'envoyait buvards d'acide et petites pilules en tous genres et commença à développer une parano. En novembre 67 à Houston il refuse de grimper sur scène, il ne veut pas que le public voie le troisième oeil au milieu de son front... Un an plus tard les concerts étaient devenus d'interminables jams sans queues ni têtes noyées de feedback. Roky tournait le dos au public et chantait un morceau différent de celui que jouait le groupe.
Le troisième album, Bull Of The Woods, est quand même mis en chantier. "Roky était devenu un légume" se souvient le bassiste Ronnie Leatherman. D'ailleurs il ne chante pas sur tous les morceaux du disque, composé principalement de titres écartés des deux précédents. Roky s'enfonce petit à petit, devient incohérent, se déplace presque uniquement pieds-nus et s'envoie un max de speed. En février 69 il est arrêté avec quelques pétards d'herbe et les flics l'envoient au Austin State Hospital pour examen psychiatrique. Le diagnostic tombe, "schizophrénie aigüe", il est gardé à l'hosto et placé sous traitement (du Haldol). Il s'en échappe en mai avec la complicité de sa copine (et future femme) Dana Gaines. La police le reprend trois mois plus tard. Pour le faire échapper à la prison, son entourage plaide la folie, ils n'ont pas beaucoup de mal à convaincre le juge... D'autant qu'un spécialiste vient témoigner que Roky est un cas désespéré, "un exemple classique de schizophrénie et de confusion mentale aggravée par l'usage de drogues". Il est déclaré mentalement irresponsable et du coup l'accusation de possession de drogue tombe d'elle-même. Reste l'hôpital... Comme il s'est déjà échappé, il est placé dans une institution sévère, le Rusk State Hospital, où sont enfermés les malades mentaux dangereux. Il a droit aux électro-chocs et aux sédatifs à haute dose. "J'étais avec des mecs qui avaient découpé des gens à l'aide d'un couteau de boucher et on me traitait plus mal qu'eux parce que j'avais les cheveux longs" déclara-t-il plus tard. On lui coupe les cheveux. Il se met à écrire quelques chansons et poèmes regroupés dans le livre Openers édité dans la foulée. Il monte même un groupe avec deux potes de détention, les Missing Links, ils donnent quelques concerts à l'hôpital et accessoirement à la fête locale... Roky va mieux, reste à le sortir de là. C'est chose faite quand un juge d'Austin déclare (dans un tribunal plein à craquer, le cas de Roky étant devenu quelque chose comme une "cause célèbre") qu'il n'est plus un danger ni pour lui ni pour les autres. On est en 1972, Roky a vingt-cinq ans et il est libre.
Seulement, Roky ne sait pas par quelle bout la prendre, cette liberté retrouvée. La parano repointe son nez, il se prétend surveillé par la CIA. Il se marie avec Dana Gaines et dans les premiers temps tout se passe à peu près bien, surtout parce que Roky suit son traitement. Puis il y a des hauts et des bas, il est parfois violent avec Dana et a une aventure avec une autre femme qui lui donnera un premier enfant en 74. Il corrige les poèmes et chansons d'Openers en barrant systématiquement le nom de "Jésus" pour le remplacer par celui de "Satan"... Aux cours des années suivantes, la vie suit son cours vaille que vaille. Notre homme se balade régulièrement entre Austin et San Francisco. Il fonde les Blieb Aliens ("Blieb" est l'anagramme de... Bible !) et enregistre quelques morceaux brillants ("Starry Eyes", "Two-Headed Dog", produits par Doug Sahm), puis c'est le tour des Aliens tout court et l'époque (77) de "Bermuda" et "The Interpreter" puis le EP sur Sponge Rds, le label de Philippe Garnier, qui annonce quelques-uns de ses thèmes favoris des 80's, monstres, vampires, gremlins et autres fantômes... Il prétend être un extra-terrestre. De Mars plus précisément. Quand on lui demande où il puise son inspiration, il répond que c'est Buddy Holly qui lui en souffle une partie directement du paradis. Il arrête progressivement les médicaments et ça n'arrange pas son état. Inquiète de l'influence de Roky sur leur fils, Dana le ramène chez sa mère en 79. Il s'y installe et sort son premier album solo (Roky Erickson & The Aliens) en 80 (sur CBS Angleterre d'abord, puis en 81 sur le label US 415 Rds avec quelques morceaux différents -The Evil One). Il reprend son traitement, même si ça lui file la tremblote. L'ex-Creedence Stu Cook (producteur de l'album) racontera plus tard que "Roky disait souvent qu'il aurait préféré être vraiment fou que dans l'état où il était". Dès qu'il se sent un peu mieux, Roky abandonne son traitement et se remet au speed... Il divorce de Dana et épouse Holly Patton qui lui donnera un autre fils en 84 et le quittera...
CBS refuse d'éditer un deuxième album, par contre une kyrielle de petits labels aux Etats-Unis et en Europe (New Rose soit loué !) sortent pas mal d'albums live ou studio, officiels ou pas. Roky donne son dernier vrai concert au Ritz Theater d'Austin en 87. Il en résulte un album live où on entend notre héros remercier le public de manière un peu spéciale à la fin : "Merci ! Merci ! J'ai beaucoup aimé le concert ! Merci d'avoir joué ce soir !"...
Roky vit chez sa mère qui en a la tutelle officielle. Elle lui trouve un appartement en banlieue d'Austin et démarche les autorités qui acceptent de prendre le loyer en charge. Dans son nouvel immeuble, Roky partage une boîte aux lettres avec deux autres locataires dont l'un devient son pote. Roky prend l'habitude de collecter le courrier pour tous les trois et le remet à son pote tous les soirs. Quand son copain déménage, Roky continue à ramasser le courrier mais ne sait plus à qui le remettre. Une nouvelle locataire pas au courant des coutumes s'installe dans l'immeuble et finit par s'inquièter de ne recevoir aucun courrier. Elle porte plainte et la police retrouve les lettres, jamais ouvertes, punaisées sur un mur chez Roky... Pour les autorités fédérales c'est un délit. Roky est interné à nouveau dans une institution psychiatrique du Missouri. Il est transféré peu après de nouveau au Austin State Hospital où il est soumis à un lourd traitement pendant deux mois puis relâché. Une fois dehors, il arrête aussitôt de prendre ses médicaments. Chez lui les éventuels visiteurs remarquent un bric-à-brac de vieilles télés, radios, chaînes stéréo et même des scanners de police. Roky appelle ça ses "amis électroniques", ils sont censés couvrir le son de ses voix intérieures...
Les années 90 commencent pourtant sous de meilleurs auspices pour notre homme. Il y a d'abord une compil-hommage, Where The Pyramid Meets The Eye (Sire Rds) où des groupes reconnus comme REM ou ZZ Top reprennent les morceaux de Roky. Y figurent aussi Primal Scream, Jesus & Mary Chain, Lou-Ann Barton, Doug Sahm, etc.... C'est également l'époque où l'entourage de Roky, Evelyn en tête, s'organise pour s'occuper sérieusement de ses finances et entame une procédure contre International Artists Rds, accusé de n'avoir pas reversé toutes les royalties dues aux Thirteen Floor Elevators. Il reçoit assez rapidement un premier chèque. Il recommence même à jouer en public, aux anniversaires des copains d'abord, puis aux Austin Music Awards. Malheureusement il joue toujours les quatre mêmes morceaux dont il oublie parfois les paroles...
Au cours des années suivantes, ses amis l'entourent et lui tiennent compagnie, le promènent régulièrement en bagnole, le sortent au restau à l'occasion et s'extasient sur son stock de vieilles télés, etc..., bref, en prennent soin. En 93, son frère Sumner et le directeur du très officiel Texas Music Office, Casey Monahan font paraître chez la petite société d'édition d'Henri Rollins (ouaip, celui de Black Flag, un grand fan de Roky) un nouveau recueil de ses textes de chansons et poèmes (Openers 2). Monahan réussit même à le traîner en studio (c'est la première fois depuis dix ans) pour ré-enregistrer six de ses vieux morceaux. L'album (All That May Do My Rhyme sur Trance Syndicate Rds, le label de King Coffey des Butthole Surfers, grand fan lui aussi et copain de Roky, c'est le premier à lui avoir versé des royalties...) est complèté par cinq chansons produites par Speedy Sparks, mises en boîte en 85 et parues sur le mini-LP Clearnight For Love chez New Rose. Les Butthole Surfers, Lou-Ann Barton, Speedy Sparks, Charlie Sexton et quelques autres pointures participent au disque (brillant). Même le frangin Sumner est là. Au tuba...
Un Sumner qui s'implique de plus en plus dans la vie de son grand frère. Il souhaite lui faire reprendre son traitement mais maman Evelyn s'y oppose farouchement. Roky aussi d'ailleurs. Ces deux-là n'ont aucune confiance envers les médecins et leurs prescriptions. Evelyn se souvient des ravages causés par le Haldol en 68 sur son fils... Et comme visiblement ils ne croient pas non plus à l'efficacité des dentistes, les ratiches de Roky s'en ressentent, un vrai désastre, ses dents pourrissent dans sa machoire et malgré la douleur permanente, Roky ne veut rien entendre. On est à la fin des nineties, il se renferme et n'accepte d'ouvrir sa porte qu'à Evelyn. Ses amis s'inquiètent et craignent qu'il se laisse mourir.
Sumner intervient en mai 2001 et obtient d'un tribunal un ordre d'hospitalision pour Roky. Le médecin qui s'occupe de lui rend son diagnostic : "Schizophrenie sévère non soignée pendant une bonne partie de sa vie, causant une détérioration évolutive. Incapacité à se prendre en charge, mauvaise santé". Pendant deux semaines il est sérieusement soigné, physiquement et psychologiquement. Son état se stabilise. Il s'ouvre un peu à son entourage et arrête sa fixation sur les vieilles télés et le reste... Ses pensées sont plus claires et il est lucide (quoique quand son fils lui demande sa couleur préférée, il répond : "Jaune... ou peut-être bien vert..."). Sumner réussit à ravir la tutelle légale de Roky à maman Evelyn et l'installe chez lui à Pittsburgh. Aujourd'hui Roky suit régulièrement son traitement, a des dents toutes neuves, une barbe bien taillée et les cheveux courts. Il est vivant... Maintenant il lui faut un peu d'argent. Sumner a monté un comité de soutien (Trust Roky) destiné à ramasser des fonds pour Roky (et y'a du beau monde au comité : Henry Rollins, George Romero, le dessinateur Jim Franklin,...) et à faire définitivement payer International Artists (ou plutôt désormais Charly Rds qui a racheté le catalogue des Thirteen Floor Elevators à I.A.). Jegar, le fils de Roky s'occupe lui du site web officiel (voir encadré). Et il paraît qu'Hollywood envisage un film sur la vie de Roky (pourvu qu'ils ne le confient pas à Oliver Stone). Un documentaire et un livre sur sa-vie-son-oeuvre sont également prévus. On laisse le mot de la fin à Henri Rollins : "Roky a été pour moi une inspiration plutôt qu'une influence. Il a tellement donné... Il mérite beaucoup en retour".
Gildas Cospérec
(merci à Michael Hall)